Galathée

by Victor Massé libretto (French)


Distribution de la pièce
Pygmalion
(sculpteur chypriote) — baryton

Mydas
(riche amateur d’art) — ténor

Ganymède
(serviteur de Pygmalion) — ténor

Galathée
(statue animée) — soprano

Amis de Pygmalion
ACTE PREMIER
Overture
SCÈNE PREMIÈRE
GANYMÈDE, seul.
Au lever du rideau, Ganymède est étendu sur un lit de repos; il est à moitié endormi. — On entend au dehor le chœur des jeunes gens et des jeunes filles de l’île de Chypre qui se dirigent vers le temple de Venus.
 
CHORUS
L’aurore, en souriant,
A, de ses doigts de rose
Ouvert de l’orient
La porte à demi-close !

De myrtes et de lys
Et de roses vermeilles,
En l’honneur de Cypris
Emplissons nos corbeilles.

Vers son temple paré,
Dirigeons-nous en foule
Et que ce jour sacré
Dans le plaisir s’écoule !

L’aurore, en souriant, etc.
 
GANYMÈDE
Allez, allez, mes chers amis
Faites retentir l’air de vos chants d’allégresse !
Semez aux pieds de la déesse
Les roses et les lys !
Courez en foule vers son temple ! courez !
Moi, Dieu merci !
Je suis ici,
Trop mollement couché pour suivre votre exemple !

CHORUS
L’aurore, en souriant, etc.

(On frappe à la porte.)

GANYMÈDE
Hein ! (On frappe de nouveau.) Je crois qu’on frappe à la
porte !… (On frappe encore, il ferme les yeux et s’enveloppe la tête dans son manteau.)

C’est probablement quelqu’un qui veut entrer.
SCÈNE II
MYDAS, entr’ouvrant la porte.
Personne !…
(Il s’avance sur la pointe du pied.)

GANYMÈDE, sans se déranger..
Il me semble que j’entends marcher…

MYDAS, se dirigeant vers le rideau qui cache Galathée.
Personne !

GANYMÈDE, soulevant un coin de son manteau.
Qui va là ?

MYDAS
Aïe ! (Il se retourne et aperçois Ganymède)
Bonjour !

GANYMÈDE
Bonsoir !

MYDAS
Le seigneur Pygmalion ?
 
GANYMÈDE
Il est sorti.

MYDAS
C’est bien lui que je viens de voir !

GANYMÈDE
Oui… toute la ville est sur pied… et voilà les jeunes filles et les jeunes garçons de l’île de Chypre qui accourent en foule vers le temple de Vénus…

MYDAS, riant.
Ah ! ah ! et lui aussi, il est allé porter son offrande à la
Déesse !

GANYMÈDE
Pauvre jeune homme !… je ne sais ce qu’il a depuis quelque temps ; mais je crois, entre nous, qu’il aurait bon besoin de quelques grains d’ellébore !

MYDAS, lui touchant l’épaule.
Écoute !…

GANYMÈDE
Revenez demain.

MYDAS
Écoute !… aimes-tu la musique ?

GANYMÈDE
Non.

MYDAS, faisant sonner quelques écus dans sa main, aux oreilles de Ganymède.
Vraiment !

GANYMÈDE, se levant à moitié.
Plaît-il ?

MYDAS
Que dis-tu de cette musique-là ?

GANYMÈDE
Ah ! ah ! c’est la bonne !

MYDAS
Viens ici.

GANYMÈDE, se levant.
Me voilà !

MYDAS
À la bonne heure !…
Je savais bien que tu finirais par te lever !

GANYMÈDE
Que faut-il que je fasse pour vous plaire ?
 
MYDAS
Ton maître vient d’achever, dit-on, une charmante statue, qu’il cache à tous les yeux.

GANYMÈDE
Oui.

MYDAS
Tel que tu me vois, je suis amateur de ces sortes de choses… je me nomme Mydas… et je sais payer mes fantaisies !

GANYMÈDE
Ah !
 
COUPLETS.
MYDAS
Depuis vingt ans j’exerce
Un honnête commerce,
Et grâce à mes efforts,
A mon heureuse veine,
Aujourd’hui mes trésors
Emplissent jusqu’aux bords
Deux larges coffres-forts
Plus ventrus que Silène !

Je mange bien et je bois bien !
Les femmes, les femmes me traitent fort bien !
Je ne suis pas riche pour rien !

J’aime les belles choses,
Les oiseaux et les roses,
Les filles aux doux yeux,
Les nymphes peu vêtues,
Les palais somptueux,
Les chant voluptueux,
Les bois mystérieux
Tout peuplés de statues !

Je mange bien, etc.
 
GANYMÈDE
Je vous en fais mon compliment.

MYDAS
Mes jardins sont peuplés de nymphes et de bacchantes… je
possède déjà trois Vénus sortant de l’onde, une Diane au
bain, un groupe de trois Grâces, et deux statues de la Vérité.


GANYMÈDE
Peste ! quelle collection !
 
MYDAS
Et je viens proposer à ton maître de me vendre sa Galathée…
mais avant de conclure le marché, je serais assez curieux, je
l’avoue, de la voir de près.

GANYMÈDE
Impossible !

MYDAS
Impossible ?…
GANYMÈDE
Notre statue est cachée là, derrière cette draperie, et mon
maître ne permet à personne d’en approcher.

MYDAS
Fort bien !… mais puisqu’il est absent, nous n’avons rien à
craindre !

GANYMÈDE
S’il apprenait jamais que je vous ai permis de soulever un coin
du rideau, je serais un homme mort !

MYDAS
Il ne le saura pas.

GANYMÈDE
La statue est capable de le lui dire !

MYDAS
Il faudrait pour cela qu’elle pût parler.

GANYMÈDE
Elle parlera tout exprès pour me faire rosser !

MYDAS
Quelle plaisanterie !

GANYMÈDE
Je ne plaisante pas… elle doit m’en vouloir…

MYDAS
Pourquoi ?

GANYMÈDE
À cause de quelques paroles un peu vives que je me suis
permis de lui adresser quand mon maître me forçait de
monter la garde auprès d’elle !

MYDAS
Ton maître craint donc les voleurs ?

GANYMÈDE
Je crois plutôt qu’il est jaloux.

MYDAS
Jaloux de sa statue ?
 
GANYMÈDE
Ma foi, il m’a tout l’air d’en être amoureux…

MYDAS
Amoureux !

GANYMÈDE
Et pourquoi, s’il vous plaît, a-t-il dit adieu à tous les plaisirs
de son âge ?… pourquoi s’enferme-t-il si souvent avec elle ?…
pourquoi la cache-t-il avec tant de soin à tous les yeux ?…
pourquoi lui adresse-t-il la parole comme à une personne
naturelle ?…

MYDAS
Il lui parle ?

GANYMÈDE
Des heures entières… Et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne lui
réponde pas !

MYDAS
Tu es fou !

GANYMÈDE
Non, c’est mon maître qui est fou !

MYDAS
Ce que tu me dis là me rend d’autant plus curieux de la voir…
(Il va pour soulever le rideau.)

GANYMÈDE
Arrêtez !

MYDAS
Laisse-moi !

GANYMÈDE
Je suis perdu si l’on nous surprend !

MYDAS
Tiens !… Voilà pour calmer tes craintes…
(Il lui donne de l’argent.)

GANYMÈDE
Dieux immortels, veillez sur moi !…
(Il cours ver la porte au fond.)

MYDAS, soulevant le rideau.
Quelle merveille !… Elle va parler !… Je n’ai jamais rien vu de
plus beau !… Le joli bras !… les belles épaules !… Je
comprends qu’on soit amoureux de ces épaules-là !…


GANYMÈDE, au fond.
Est-ce fini ?
 
MYDAS
Il y a trop de draperies, c’est dommage !

GANYMÈDE, venant le tirer par le bras.
Allons ! vous en avez vu assez pour votre argent !

MYDAS
Elle est charmante !

GANYMÈDE, à part.
Maudit vieillard !
MYDAS
Il faut qu’elle soit à moi aujourd’hui même !…

GANYMÈDE, à part.
Oui, compte là-dessus !
MYDAS
Je la ferai placer sous un bosquet de lauriers-roses, au fond de
mon jardin !

GANYMÈDE
Partez donc… J’entends un bruit de pas… C’est lui ! c’est mon
maître qui revient !

MYDAS
Au fond de mon jardin, sous un bosquet de lauriers-roses !

GANYMÈDE
La porte s’ouvre… C’est fait de moi !
(Pygmalion apparaît au fond.)
SCÈNE III
TRIO.
PYGMALION
Qu’ai-je vu ?

GANYMÈDE
Je suis mort !

PYGMALION, saisissant un bâton.
Infâme Ganymède !

MYDAS
Devant moi, s’il vous plaît, ne le bâtonnez pas.

GANYMÈDE
O Jupiter ! viens à mon aide !
Et vous, seigneur Mydas,
Par pitié, retenez son bras !

ENSEMBLE.
MYDAS
S’il vous plaît, seigneur, ne le bâtonnez pas !
 
GANYMÈDE
Par pitié ! Seigneur, ne me bâtonnez pas !

PYGMALION
Pour te soustraire
À ma colère,
Éloigne-toi !
Non, point de grâce !
Va, je te chasse !
Sors de chez moi !
Éloigne-toi !

MYDAS
Tenons-nous coi !
Je ris, ma foi !
Oui, je ris, ma foi !


GANYMÈDE
Je meurs d’effroi !
Tenons-nous coi !
(Ganymède se prosterne devant Pygmalion, qui lui donne
quelques coups de bâton.)

GANYMÈDE
Holà !

MYDAS
Seigneur !

PYGMALION, à Mydas.
Pour toi, si tu reviens ici,
Comme lui je saurai te punir.

MYDAS
Grand merci ! grand merci !
Je ne suis pas, seigneur, un homme qu’on bâtonne !
Et je n’ai jamais de personne
En riant, accepté les coups !

PYGMALION
Qui donc es-tu ?

MYDAS
Je suis citoyen comme vous.

PYGMALION
Que m’importe !

GANYMÈDE, à part.
Vieux libertin !

MYDAS
Si je me suis permis de franchir, ce matin,
Le seuil de votre porte…
 
PYGMALION
Eh bien ?

MYDAS
C’est que je vous apporte,
Sous mon manteau,
Certain cadeau
Qui vous rendra, j’espère,
Moins sévère !

PYGMALION
Quoi ! ce coffret plein d’or !

MYDAS
Il est à vous…

PYGMALION
À moi !

MYDAS
Votre belle statue
Vient de charmer ma vue…
Et je veux l’acheter !

PYGMALION
Acheter ma statue !

MYDAS
Oui, je la trouve aimable ! elle me plaît !

PYGMALION
Tais-toi ! tais-toi ! ou je t’assomme !

MYDAS
S’il le faut, je double la somme !

GANYMÈDE
Un mot de plus, il vous assomme !

PYGMALION
Non, non, remporte tes écus
Et chez moi ne reparais plus !

ENSEMBLE.
PYGMALION
Allons, remporte tes écus
Et chez moi ne reparais plus !

MYDAS
Mais, seigneur, prenez mes écus!
Seigneur, acceptez mes écus!

GANYMÈDE
Mais, seigneur, prenez ses écus!
Seigneur, acceptez ses écus!
 
PYGMALION
Pour te soustraire, etc.

MYDAS
Tenons-nous coi, etc.

GANYMÈDE
Je meurs d’effroi, etc.

MYDAS
Plus qu’un mot !
Vous refusez de me la vendre ?

PYGMALION
Je refuse !

MYDAS
Fort bien ! je commence à comprendre,
Ganymède a dit vrai !

GANYMÈDE
Qui, moi ! Je n’ai rien dit !

PYGMALION
Comment ?

GANYMÈDE
Mais non, vraiment, je n’ai rien dit !

MYDAS
Ah ! ah ! ah ! laissez-moi rire !

GANYMÈDE, à part.
Bavard maudit !

PYGMALION
Mais parle donc, qu’a-t-il pu dire ?

MYDAS
Aux pieds de sa statue,
Dont un rideau jaloux nous dérobe la vue,
Pygmalion, dit-il, épris d’un fol amour,
Soupire, soupire nuit et jour !

PYGMALION
Eh ! bien ! pourquoi non !

COUPLETS.
Toutes les femmes
Sont inconstantes et sans foi ;
Leurs folles âmes
Suivent partout la même loi !
Et les plus belles,
Les plus charmantes à nos yeux,
Cachent en elles
Mille défauts pernicieux !

Voilà pourquoi de ma froide statue
Je préfère la vue !
Pourquoi près d’elle, épris d’un fol amour,
Je veille nuit et jour !

MYDAS, GANYMÈDE
Voilà pourquoi de sa statue
Il nous cache la douce vue !
Et pourquoi plein d’un fol amour,
Près d’elle il veille nuit et jour !

La moins savante
Dans l’art de plaire et de tromper,
Sans peine invente
Quelque ruse pour nous duper !
Et brune ou blonde
Sans hésiter, moi, je soutiens
Qu’en ce bas monde
La plus aimable ne vaut rien !

Voilà pourquoi de ma froide statue, etc.

ENSEMBLE.
PYGMALION
Voilà pourquoi de ma froide statue, etc.

MYDAS, GANYMÈDE
Voilà pourquoi de sa statue, etc.

PYGMALION
Hélas ! oui, nuit et jour !

GANYMÈDE
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION
Eh ! bien ! quoi ! qu’avez-vous à rire ?

MYDAS
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION
Répondez, qu’avez-vous à rire ?

GANYMÈDE
Ah ! ah ! ah ! nuit et jour !

PYGMALION, les menaçant.
Je vais vous empêcher de rire !
 
MYDAS, GANYMÈDE
Je ne puis m’empêcher de rire !
Ah ! ah ! ah ! ah !

PYGMALION
Allons, je perds patience !
Il est temps pour vous, je pense,
De partir !

ENSEMBLE.
MYDAS, à part.
Vraiment ! Vénus a voulu,
De sa froide indifférence,
A voulu le punir !

GANYMÈDE, à part.
Oui, de sa froide indifférence
Vénus a voulu, je pense
Le punir !

(Mydas sort par le fond et Ganymède par la droite.)
SCENE IV
PYGMALION, seul.
Par Vénus ! au feu qui brillait dans ses regards quand il me
parlait de ma Galathée, j’aurais pu le prendre pour mon
rival… Mon rival ! suis-je fou !… y a-t-il au monde un autre
homme assez privé de raison pour s’éprendre d’une statue !…
Ah ! pauvre insensé !… mes amis et ma jeunesse, mon art et
mes plaisirs, j’ai tout sacrifié à cette fatale passion !

AIR.
Tristes amours ! folle chimère !
C’en est fait de ma vie entière !
Mon bonheur a fui pour toujours !

Et chaque jour, hélas ! me ramène vers elle !
Chaque jour, en tremblant, je reviens en ces lieux,
Soulever le rideau qui la cache à mes yeux ;
Et contempler cette grâce immortelle
Que mon ciseau, pour elle,
A demandé aux dieux !
Tristes amours, etc.
(Il soulève le rideau.)

Je la vois… ah ! toujours plus belle !

Mais quoi ! vainement je t’adore !
En vain vers toi je tends les bras !
Et dans l’ardeur qui me dévore
Galathée, en vain je t’implore !
Tu ne me réponds pas !…
(Il saisit un marteau.)
Eh bien ! statue inanimée !
Ta perte au moins me vengera
Et cette main qui t’a formée
Te brisera !
(Il va pour briser la statue, s’arrête et jette le marteau loin de
lui.)
Non ! ne crains rien ! c’est un blasphème !
Et je ne puis malgré ma volonté
Détruire de ton corps l’adorable beauté !
Ah ! je t’aime, ah ! je t’aime !
(Il tombe accablé aux pieds de la statue; les rideaux se
referment.)

CHORUS, lointain.
O Vénus ! des amours suivie !
Ton haleine, aux douces chaleurs,
Pénètre les bois et les fleurs
O Vénus source de la vie !

PYGMALION, se relevant.
O Vénus ! sois-moi clémente !
Exauce les vœux
D’un cœur malheureux !
Sur cette beauté charmante, répands en ce jour la vie et
l’amour !.
O Vénus ! que ma voix tremblante
Monte jusqu’à toi !
La lumière pour elle et le bonheur pour moi !
Que par toi sa bouche respire !
Que ton souffle vienne enflammer
Cette lèvre qui peut sourire
Et ce regard qui peut aimer !
Que par toi ce marbre soit femme,
Et que par ton pouvoir vainqueur,
Il reçoive une âme !
Il reçoive un cœur !
O Vénus ! que ma voix tremblante
Monte jusqu’à toi !
La lumière pour elle et le bonheur pour moi !
(Les rideaux s’entr’ouvrent.)

O ciel ! que vois-je ! est-ce un prestige !
Est-ce une fièvre de mes yeux !
Sur elle, sur son front, sur sa bouche… ô prodige !
La vie et la chaleur semblent tomber des cieux !
Déjà, dans son œil étincelle
Un regard frais et pur !
Déjà, déjà le sang ruisselle
Dans ses veines d’azur !
Dans son corps une âme nouvelle
Semble se révéler !
Elle écoute et cherche autour d’elle…
Dieux ! elle va parler !
(Il reste dans une contemplation muette. –Galathée descend
de son pédestal.)

GALATHÉE
Moi ! je suis… je vois… je pense… je respire…
Je parle…
Ah ! je ris ! Ah ! je soupire !
Je vis enfin ! qui suis-je ?

PYGMALION
Une femme !

GALATHÉE
Ah !

PYGMALION
Je t’aime !

GALATHÉE
Je t’aime ! que dis-tu ? je t’aime !
Mot charmant ! l’amour, oui… je comprends…
Et je sens en moi-même…
Mon cœur qui bat plus vite… et s’éveille en aimant !
(S’éloignant de Pygmalion.)
Non ! laisse-moi ! je veux … attends ! je ne puis dire…
Et le mot que je cherche, à mes lèvres expire…

DUO.
PYGMALION
Aimons ! il faut aimer… tout aime !
C’est la loi qui créa le jour !
Aimons ! la volonté suprême
A fait la beauté pour l’amour !

GALATHÉE
Quoi ! tu m’aimes et je suis belle !
Et le ciel me créa pour toi !
Quel nouveau monde se révèle !
Quel nouveau feu s’éveille en moi !

PYGMALION
Le foyer appelle la flamme,
L’aurore va bien au ciel bleu !
La poussière demande une âme
Et la nature veut un dieu !
Aimons !
(Ensemble.)
Aimons ! il faut aimer, tout aime ! etc.
Aimons !

PYGMALION
Et maintenant de toi j’implore un seul baiser !

GALATHÉE
Mon cœur tout bas me dit encore de refuser !

PYGMALION
Ce baiser, mon âme ravie l’attend de toi !

GALATHÉE
L’amour, le plaisir et la vie, tout est à moi !

PYGMALION
Ah ! de grâce, entends ma prière !
Toi, mon seul bien !

GALATHÉE
La beauté, les cieux, la lumière,
Tout m’appartient !
Quel bonheur !

PYGMALION
Un seul baiser de toi !

GALATHÉE
Quelle ivresse !

PYGMALION
De grâce, réponds-moi !

GALATHÉE, avec éclat.
Ah ! l’univers entier, l’univers est à moi !
Oui je suis femme ! je suis reine !
Le monde entier est mon domaine
Et doit obéir à ma voix !
Tous les trésors de cette vie,
Tous les plaisirs que l’on envie,
Ah ! je veux tout connaître à la fois.

PYGMALION
Et que ta vie enfin s’achève,
Comme un beau rêve,
Par des chemins semés de fleurs
Et loin des pleurs !

GALATHÉE
Oui, que ma vie enfin s’achève, etc.

PYGMALION
Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix !
 
ENSEMBLE.
GALATHÉE
Oui je suis femme ! je suis reine ! Le monde entier, etc.

PYGMALION
Réponds, belle inhumaine ! entends ma voix !
Réponds, Galathée ! réponds à ma voix !
C’est ton cœur que j’envie, ah ! réponds à ma voix !
Réponds, belle inhumaine !
Galathée, réponds-moi !
Ton cœur est tout ce que j’envie, de grâce, réponds-moi !

GALATHÉE
Quels sont ces objets qui m’environnent !… quels désirs
m’agitent ?… quel motif les fait naître ?… comment les
satisfaire ?

PYGMALION
Galathée !

GALATHÉE
D’où vient ce souffle léger qui caresse mes cheveux ?… d’où
viennent ces parfums qui m’enivrent ?… quels sont ces chants
lointains que j’entends ?… quelle est cette lumière qui
m’éblouit ?

PYGMALION
C’est le jour, c’est la vie !… (Indiquant le fond du théâtre.)
Regarde, le ciel resplendit, les oiseaux chantent dans les
arbres, le vent agite doucement le feuillage, les fleurs
s’épanouissent au soleil, la nature entière semble fêter ton
réveil et sourire à ta bienvenue !

GALATHÉE
Oh ! que tout cela est beau !… le ciel, les fleurs, tout
m’appartient, n’est-ce pas ?

PYGMALION
Oui !

GALATHÉE
Tout est à moi !

PYGMALION
Tout ! (Galathée s’élance vers la porte.)
Où vas-tu ?

GALATHÉE
Laisse-moi !

PYGMALION
Galathée !
 
GALATHÉE
Laisse-moi !

PYGMALION
Pourquoi me fuir déjà ?…
Pourquoi veux-tu me quitter ?

GALATHÉE
J’entends là-bas une voix qui m’appelle !

PYGMALION, l’entraînant.
Viens !

GALATHÉE
Pourquoi me retiens-tu ici contre mon gré ?

PYGMALION
Galathée, chère Galathée !

GALATHÉE
Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

PYGMALION
Parce que tu es belle !

GALATHÉE
Je suis belle !

PYGMALION
Vois ! (Il lui donne un miroir.)

GALATHÉE, se regardant.
Quel est ce visage charmant qui me sourit ?

PYGMALION
C’est le tien !

GALATHÉE
Et ces beaux yeux qui me regardent avec surprise ?

PYGMALION
Ce sont tes yeux !

GALATHÉE
Je suis belle !
PYGMALION, lui prenant la main.
Galathée !

GALATHÉE
Je suis belle !… (Baisant le miroir.) Ah !… (Elle le rejette loin
d’elle.) Ce baiser m’a glacée ! (Pygmalion lui baise la main.)
Le tien me brûle !… (Elle retire sa main.)
Adieu !
PYGMALION, la retenant.
Par pitié, ne me quitte pas !
 
GALATHÉE, se degageant.
Je veux sortir.

PYGMALION
Pourquoi ?

GALATHÉE, frappant du pied.
Je le veux !

PYGMALION, avec emportement.
Et moi !… (Se radoucissant.) Non… pardon !… je suis fou…
Viens près de moi !

GALATHÉE
Non !

PYGMALION
Je t’en prie !

GALATHÉE
Non !

PYGMALION
Je t’en supplie !

GALATHÉE
Non, non ! mille fois non !

PYGMALION
Qu’as-tu donc ?

GALATHÉE
Je m’ennuie.

PYGMALION
Déjà ?

GALATHÉE
J’étouffe !… (Se laissant tomber sur un fauteuil.) Ah !

PYGMALION
Grands dieux !… (Lui prenant la main.) Galathée ! Galathée !
reviens à toi… je suis à tes pieds… je te demande pardon !


GALATHÉE, revenant à elle.
À la bonne heure !

PYGMALION
Que veux-tu ?… parle ! ordonne !

GALATHÉE
J’ai faim !

PYGMALION
Tu as faim ! que ne le disais-tu ? Ganymède !… Le traître
refuse de me répondre… Attends-moi là… je vais moi-
même….

GALATHÉE, à part.
Enfin !

PYGMALION
Le marché est à deux pas … je reviens dans un instant.

GALATHÉE
Va !

PYGMALION
Nous souperons ensemble.

GALATHÉE
Oui

PYGMALION
Que veux-tu que je t’achète ?… des olives ?… du raisin ? des
figues ?… avec un ou deux flacons de bon vin ?… toute ma
bourse y passera !… (Lui prenant les mains.) Ne t’impatiente
pas, chère Galathée… je ne serai pas longtemps dehors… je te
le promets ! (À part.) Et par prudence, je fermerai la porte.
(Haut.) Adieu !

GALATHÉE
Adieu ! adieu !

PYGMALION
À tout à l’heure ! (Il lui baise la main.) Adieu… (Il sort par la
porte du fond.)
SCÈNE V
GALATHÉE, seule.
Le voilà parti ! (Se dirigeant vers la porte du fond.)
Maintenant, fuyons…(Apercevant une lyre suspendue à une
colonne.) Ah ! qu’est-ce que ça ? (Elle prend le lyre, l’examine
avec curiosité, promène ses doigts sur la corde et écoute.)
Hein ?… quoi ?… plaît-il ? que dis-tu ?

AIR.
Que dis-tu ? je t’écoute et ne puis te comprendre ;
Parle-moi, parle encore, je veux encore t’entendre…
Ton âme frémit sous mes doigts
Et ta voix douce et tendre s’envole à travers les airs !
Que ton âme inspire la mienne, ô lyre !
Et que ma voix, pour la première fois,
Résonne avec la tienne !

Fleur parfumée,
Dont l’éclat réjouit les yeux,
Brise embaumée,
Rayons divins tombés des cieux !
Tout ici bas semble me dire
Que je suis faite pour charmer !
La rose m’invite à sourire,
Les oiseaux me disent d’aimer ! Ah !
Le cœur joyeux, l’âme ravie,
Je veux rire, je veux chanter
Pour fêter l’amour et la vie !
Pour fêter l’amour, le plaisir et la vie !

Mais quel transport nouveau s’empare de mes sens !
D’où partent, dieux puissants,
Ce gai signal et ces libres accents ? Ah !
Accourez, rois du monde !
Fils du ciel et de l’onde,
Qu’à ma voix tout réponde !
Accourez plaisirs, rêves dorés !
Folles naïades, hamadryades,
Nymphes des ruisseaux et des bois,
Accourez toutes à ma voix !
Au bruit des flûtes et des lyres,
Au bruit des instruments d’airain,
Au bruit des chansons et des rires,
Dansons, on nous donnant la main ! Ah !
Accourez, rois du monde, etc.
(Galathée s’élance vers le jardin et disparaît.)
ACTE DEUXIÈME
Entr’acte
SCÈNE PREMIÈRE
GANYMÈDE, seul.
Il entre par le fond avec précaution,
une grappe de raisin à la main.

Est-ce que mon maître ne m’a pas appelé, il y a un quart
d’heure ?… Oui, j’ai très bien reconnu sa voix… c’est
probablement son souper qu’il voulait… Mais comme j’ai
oublié d’aller ce matin aux provisions et que je viens de
dévorer tout ce qui restait dans notre garde-manger… Je crois
avoir prudemment agi en ne me montrant pas et en faisant la
sourde oreille… Pauvre jeune homme ! il sera allé dîner au
cabaret… moi, je n’ai plus faim ! (Il s’installe dans un fauteuil.)
Voilà ma journée finie !

COUPLETS.
Ah ! qu’il est doux de ne rien faire,
Quand tout s’agite autour de nous !
Que Phœbus ou Phœbé m’éclaire,
Qu’il pleuve ou qu’il vente au dehors,
Moi, je dors !
Dormir est un plaisir céleste !
Le bonheur nous vient en dormant !
Tout travail me semble funeste,
Et tout tracas est assommant !
N’en déplaise aux Dieux qu’on adore,
Morphée est un dieu plein d’esprit,
Car son autel est un bon lit,
Et c’est en dormant qu’on l’adore !
Ah ! qu’il est doux de ne rien faire, etc.
(Il se lève.)
Chacun ici-bas rend hommage
Aux maîtres qui veillent sur nous…
Les matelots, pendant l’orage,
Invoquent Neptune à genoux,
Les buveurs, dans leur folle ivresse,
Adressent leurs vœux à Bacchus,
Les amoureux fêtent Vénus,
Et moi, je fête la paresse !

Ah ! qu’il est doux de ne rien faire, etc.
 
(Apercevant Galathée dans le jardin.) Eh ! mais, que vois-je
là-bas ?… une femme qui se promène dans notre jardin ?… qui
marche sans façon sur nos plates-bandes et qui saccage nos
rosiers ? (Se levant à demi.) Ho ! ho ! ce ne peut être qu’une
ancienne amie de mon maître… (Galathée paraît au fond.)
Dieux immortels ! c’est la statue ! Je n’ose en croire mes yeux !
(Allant ouvrir les rideaux.)… Plus de doute… la place est
vide !… (Rescendant en scène.) C’est la statue !
 
SCÈNE II
(Galathée entre en courant, les mains pleines de fleurs.)

GALATHÉE, apercevant Ganymède.
Ah ! (Elle laisse tomber les fleurs.)

GANYMÈDE
C’est bien elle !

GALATHÉE
Qui es-tu ?

GANYMÈDE, balbutiant.
Moi !… je…

GALATHÉE
Viens ici !

GANYMÈDE, à part.
C’est fait de moi, si elle me reconnaît !

GALATHÉE
Viens donc !… (L’examinant.)
Ta figure me plaît !

GANYMÈDE
Ah bah !

GALATHÉE
Asseyons-nous et causons !…
(Elle le fait asseoir près d’elle.)

GANYMÈDE, à part.
Tiens, tiens, tiens !…

GALATHÉE
Comment te nommes-tu ?

GANYMÈDE
Ganymède !
 
GALATHÉE
Mon cher Ganymède !

GANYMÈDE, à part.
Peste ! comme elle y va ! (Haut.) Si mon maître nous
surprenait ?

GALATHÉE
Ton maître ?

GANYMÈDE
Le seigneur Pygmalion !

GALATHÉE
Qui ?… Ce mélancolique personnage qui veut me retenir ici
malgré moi ?

GANYMÈDE
Vous l’avez vu ?

GALATHÉE
Oui, il était là, tout à l’heure… je l’ai envoyé au marché !

GANYMÈDE
Au marché !

GALATHÉE
Ses soupirs m’ennuyaient !

GANYMÈDE
Ah, ah, ah, ah !

GALATHÉE
Et puis, je le trouve moins joli que toi !

GANYMÈDE
Je vous rends grâces… (À part.)
Voilà une statue bien
aimable !

GALATHÉE
Dis-moi… je suis femme, n’est-ce pas ?

GANYMÈDE
Sans doute !

GALATHÉE
Et toi ?

GANYMÈDE
Moi ?

GALATHÉE
Tu es femme aussi ?

GANYMÈDE
Non, je suis homme !
 
GALATHÉE
Ah ! Tant mieux !… Il me semble que je t’aime mieux ainsi,
qu’il nous sera plus facile de nous entendre… Embrasse-moi !

GANYMÈDE, surpris.
Hein ?…

GALATHÉE, lui tendant la joue.
Embrasse-moi donc !

GANYMÈDE, après avoir regardé autour de lui.
Volontiers !…
(Il se penche pour embrasser Galathée; on aperçoit Mydas
qui entre précipitamment par la port du fond.)
SCÈNE III
GALATHÉE, à Ganymède.
Eh bien ?

GANYMÈDE, se retournant au bruit que fait Mydas.
Qui vient là ?

MYDAS
Ne crains rien… c’est moi !

GANYMÈDE
Encore vous !

MYDAS
Oui, j’ai vu sortir ton maître… et je…

GALATHÉE, se levant.
Qu’est-ce donc, mon cher Ganymède ?… pourquoi vient-on
nous déranger ?

MYDAS, stupéfait et se laissant tomber sur un fauteuil.
Hein ! O prodige !… la statue qui parle et qui marche…

GALATHÉE
Ah, qu’il est laid !

MYDAS, se levant.
Bien obligé !

GANYMÈDE
Je vous disais bien qu’elle parlerait !

MYDAS
Je ne puis en croire mes yeux !… comment se fait-il ?…

GANYMÈDE
Demandez à Vénus !… c’est elle assurément qui aura joué ce
méchant tour à mon maître.
MYDAS
Ton maître aurait tort de se plaindre !

GANYMÈDE
Qui sait ?… la belle n’est pas femme pour rien… et je la crois
d’humeur à rattraper le temps perdu !

MYDAS
C’est bon à savoir… présente-moi !

GANYMÈDE
Avec plaisir !… (Présantant Mydas à Galathée.) Permettez
moi de vous présenter le seigneur Mydas, un honnête
seigneur de l’île de Chypre… grand amateur de statues, qui
voulait ce matin vous enlever à mon maître, pour vous faire
placer dans son jardin, sous un bosquet de lauriers roses…

GALATHÉE
Vraiment !

MYDAS, bas à Ganymède.
Elle est charmante !

GANYMÈDE
Son miroir le lui a dit avant vous !

GALATHÉE, tirant Ganymède, à part.
Dis-moi !… je suis femme ! et tu es homme, n’est-ce pas ?…
(elle indique Mydas) mais lui ?…

GANYMÈDE
Lui ?…

GALATHÉE
Qu’est-ce c’est ?

GANYMÈDE
C’est ce qu’on appelle un vieux !

GALATHÉE
Ah, quelle horreur !

MYDAS, bas à Ganymède.
Que dit-elle ?

GANYMÈDE
Elle vous trouve très aimable !

MYDAS, avec joie.
(S’avançant vers Galathée.)
Ah !… Charmante statue !

GALATHÉE
Quoi ?

MYDAS
Adorable Galathée !
 
GALATHÉE
Que me voulez-vous ?

MYDAS
Ce que je veux, ô ma toute belle… ce que je veux…

GALATHÉE
Eh bien ?

MYDAS, se jetant aux pieds de Galathée.
Je veux me mettre à vos pieds,
pour vous dire que je vous aime !

GALATHÉE, riant.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS
Que je vous adore !

GALATHÉE, de même.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS
Que vos beaux yeux m’ont rendu fou !

GALATHÉE
Ah ! ah ! ah ! le pauvre homme !…
(Le regardant.)
Vois donc, Ganymède, comme il est drôle !

GANYMÈDE, riant.
Ah ! ah ! ah !

MYDAS, soupirant.
Ah !

GALATHÉE
Vous souffrez ?

MYDAS
Je meurs !

GALATHÉE, se retournant vers Ganymède.
Décidément ! Il n’est pas beau !
(Mydas se relève.)
 
TRIO.
MYDAS
Il me semblait n’être point laid !

GALATHÉE
Ma foi, si fait, vous êtes laid !

GANYMÈDE
Ah ! le fait est qu’il est fort laid !
 
MYDAS
Quoi, je suis laid ?

GALATHÉE
Vous êtes laid !

GANYMÈDE
Il est fort laid !

ENSEMBLE.

MYDAS
Il me semblait, etc.

GALATHÉE
Ma foi, si fait, etc.

GANYMÈDE
Ah ! le fait est, etc.

MYDAS, menaçant Ganymède.
Voyons, laissons là ma figure !

GALATHÉE
Ah ! quelle piteuse figure !

GANYMÈDE
Ne parlons plus de sa figure !

MYDAS, bas à Galathée.
Vous me plaisez, je vous le jure !

GALATHÉE, bas à Ganymède.
Il est très-vieux, la chose est sûre !

GANYMÈDE
Depuis longtemps la bête est mûre !

MYDAS, tirant Galathée à part.
Peste soit du coquin ! que vous dit-il encor ?
(Il fait signe Ganymède à part.)
Charmante Galathée, mon cher trésor !
Je t’aurais, à prix d’or,
Avec joie achetée,
Si tantôt, si tantôt,
Au lieu de refuser
Mes écus, comme un sot,
Ton maître m’avait pris au mot !

GALATHÉE
De l’or ! quoi, vous avez de l’or !

MYDAS
Oui, ma mignonne !
J’en ai beaucoup… et si tu veux… je te le donne !
 
GALATHÉE, à Ganymède.
Il a de l’or !

GANYMÈDE
Il a de l’or !

MYDAS
Oui, mon trésor,
J’ai beaucoup d’or
Et sur ma foi,
Si tu m’aimes, il est à toi !

GALATHÉE
Il est à moi ?

MYDAS
Oui, sur ma foi !
Si tu m’aimes, il est à toi !

GALATHÉE
Il est à moi ?

MYDAS
Il est à toi !

GALATHÉE, se retournant vers Ganymède.
Qu’en dis-tu, faut-il que je l’aime ?

GANYMÈDE, lui montrant Mydas.
Décidez la chose vous-même !

GALATHÉE, examinant Mydas de la tête aux pieds.
Il me paraît laid tout de même !

GANYMÈDE
Certes, il est laid tout de même !

MYDAS, s’élançant vers Ganymède.
Ah ! traître !
(Se retournant vers Galathée.)
Pour vous charmer, que puis je faire ?

GALATHÉE
Pour vous aimer que puis-je faire ?

GANYMÈDE, à part.
Je ne vois pas grand chose à faire !

MYDAS, détachant son collier.
Si ce collier pouvait vous plaire ?

GALATHÉE
Ce collier peut très bien me plaire !

GANYMÈDE, bas à Galathée.
Prenez tout ce qui peut vous plaire.
 
MYDAS, à Galathée, à part.
Venez, venez, éloignons-nous un peu de ce butor !
(Il entraîne Galathée de l’autre côté de la scène en faisant
signe à Ganymède de s’éloigner.)
Charmante Galathée, mon cher trésor !
Que voulez-vous encor ?
N’êtes-vous pas tentée, cher minois !
De faire resplendir, pour la première fois,
Ces anneaux d’or à vos beaux doigts !

GALATHÉE
Quoi ! ces bijoux charmants, cette bague ?

MYDAS
Oui, friponne !
Oui, cher petit trésor ! c’est moi qui te les donne !

GALATHÉE, montrant la bague à Ganymède.
Elle est en or !

GANYMÈDE
En fort bel or !

MYDAS
Tiens, mon trésor !
Tiens, prends encore ! (Il détache ses bracelets et ses
pendants d’oreilles.)
Ah ! sur ma foi,
Si tu m’aimes, tout est à toi !

GALATHÉE
Donnez encore !

MYDAS
Oui, sur ma foi !
Si tu m’aimes, tout est à toi !

GALATHÉE, parlé.
Donnez toujours !

MYDAS
Je n’ai plus rien !

GALATHÉE, parlé.
Comment ! vous n’avez plus rien ?… (Se retournant vers
Ganymède.) Dis-donc, Ganymède !

GANYMÈDE
Hein ?

GALATHÉE
Il n’a plus rien !

GANYMÈDE
Eh, qu’il se retire !
 
GALATHÉE
Allez-vous en !

MYDAS
Oh !…

GALATHÉE
Qu’en dis-tu ? faut-il que je l’aime ?

GANYMÈDE
Décidez la chose vous-même !

GALATHÉE, même jeu que précédemment.
Il me paraît laid tout de même !

GANYMÈDE
Certes, il est laid tout de même !

MYDAS
Voyons ! Galathée, voyons !
Il me semblait n’être plus laid.

GALATHÉE
Ma foi ! vous êtes toujours laid !

GANYMÈDE
Ah ! certes, il est encor plus laid !

MYDAS
Quoi, je suis laid ?

GALATHÉE
Vous êtes laid !

GANYMÈDE
Il est fort laid !

ENSEMBLE.
MYDAS
Il me semblait n’être point laid,
Mais il paraît que je suis laid !

GALATHÉE
Il lui semblait n’être point laid,
Mais tel qu’il est, il me déplaît !

GANYMÈDE
Il lui semblait n’être point laid,
Mais le fait est, qu’il est fort laid !

MYDAS
Quoi, je suis laid ?
Il me semblait n’être point laid,

GALATHÉE
Vous êtes laid !
Ma foi ! si fait ! vous êtes laid !
 
GANYMÈDE
Ah ! le fait est qu’il est fort laid !
Ah ! qu’il est laid !

MYDAS
Me voilà bien avancé !… Si vous ne voulez pas de mon
amour, rendez les bijoux !

GALATHÉE
Non pas… je les garde en souvenir de vous !

MYDAS, s’avançant pour l’embrasser.
Permettez-moi au moins de…

GALATHÉE
Je ne permets rien !

MYDAS
Un baiser ?

GALATHÉE
Non !

MYDAS
Un seul baiser ?

GALATHÉE
Non ! non !

MYDAS, l’embrassant sur l’épaule.
Ah ! (Galathée lui donne un soufflet.) Ho !

GANYMÈDE, riant.
Bon !

MYDAS
Je suis aveuglé !

GANYMÈDE
C’est un soufflet de statue !

GALATHÉE
Chut !

GANYMÈDE
Quoi donc ?

GALATHÉE
N’entends-tu pas ?

GANYMÈDE, courant au fond.
C’est le seigneur Pygmalion qui revient !
 
MYDAS
Pygmalion !

GANYMÈDE
(Il sort en courant.) Sauve qui peut !…

GALATHÉE, à Mydas.
Cachez-vous !

MYDAS
Me cacher ?

GALATHÉE
Oui, cela m’amusera !…
(Le poussant vers un grand fauteuil.)
Là, derrière ce fauteuil !

MYDAS
Derrière ce fauteuil ?

GALATHÉE
Vite ! Je l’entends !… mais cachez-vous donc !

MYDAS
Ouf !
(Galathée s’installe dans le fauteuil derrière lequel est caché
Mydas. Pygmalion paraît au fond, portant des corbeilles
chargées de fruits.)
SCÈNE IV
PYGMALION
Me voici !

GALATHÉE (Elle cache les bijoux de Mydas.)
Ah, c’est vous ?

PYGMALION
Je suis resté dehors plus longtemps que je ne voulais…
J’ai rencontré près d’ici, des amis qui ont
essayé de m’entraîner avec eux !

GALATHÉE, avec indifference.
Ah !

PYGMALION
D’anciens compagnons de plaisir… qui se réunissent
cette nuit, pour boire et chanter, et qui voulaient
à toute force me mettre de la partie !

GALATHÉE
Pourquoi avez-vous refusé de les suivre ?

PYGMALION
Pour rester près de toi !
 
GALATHÉE
Ah !

PYGMALION
Ne devons-nous pas souper ensemble ?…

GALATHÉE
C’est juste !… je l’avais oublié !

PYGMALION
Tu t’es bien ennuyée, n’est-ce pas, pendant mon absence ?…

GALATHÉE
Non, pas trop !

MYDAS, à part, caché.
Charmante franchise !

PYGMALION
Il n’est venu personne ?

GALATHÉE
Personne !

MYDAS
Comme elle ment !

PYGMALION
Ganymède n’a pas reparu ?

GALATHÉE
Ganymède ? quel Ganymède ?

PYGMALION
Un coquin d’esclave, que j’ai bâtonné ce matin…
et qui se cache sans doute dans quelque coin.

GALATHÉE
Je ne l’ai pas vu !

MYDAS, à part.
Quel aplomb !…

PYGMALION
Nous nous passerons de lui !

GALATHÉE, à part.
S’il était ici, la partie serait complète. (Haut.)
Voulez-vous que je l’appelle ?

PYGMALION
C’est inutile !

GALATHÉE
Je suis curieuse de le voir… dites-lui de venir, je vous prie !
 
PYGMALION
Tu le veux !

GALATHÉE
Je vous en prie !

PYGMALION
Soit !… (Appelant.) Ganymède !

GALATHÉE, appelant aussi.
Ganymède !

GANYMÈDE, au dehors.
Hein ?

GALATHÉE
Ganymède !

PYGMALION
Ganymède !

GANYMÈDE, paraissant.
Me voilà !

GALATHÉE
Faites-lui signe d’approcher… et dites-lui que vous ne lui en
voulez plus !

PYGMALION
Soit. (À Ganymède.) Approche et ne crains rien… je te
pardonne !

GALATHÉE
Bien !

PYGMALION
Es-tu contente ?

GALATHÉE
Oui !… (Bas à Ganymède.) Fais comme si tu ne m’avais pas
encore vue !

GANYMÈDE, étonné.
Ah !

PYGMALION
Maintenant, soupons !

GALATHÉE
C’est cela ! soupons !

MYDAS, à part.
Ah, coquine !

GANYMÈDE, apercevant Mydas derrière le fauteuil.
Ah, sournoise !
 
QUATUOR.
PYGMALION
Allons, à table ! qu’un vin potable
Chasse d’ici le noir souci !
L’amour adore
La vieille amphore
Qui verse au cœur
La joie et le bonheur !

MYDAS
Quel tour pendable !

GANYMÈDE
Quel tour pendable !

MYDAS
L’effroi m’accable !

GANYMÈDE
L’effroi l’accable !

PYGMALION
Allons !

ENSEMBLE.
PYGMALION
Allons, à table, etc.

GALATHÉE, à part.
Sous cette table
L’effroi l’accable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Il vous implore,
Dieux qu’il adore !
Et dans mon cœur
Je ris de sa terreur !

MYDAS
Quel tour pendable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Dieux que j’implore !
Dieux ! sauvez-moi
De sa fureur !

GANYMÈDE
Quel tour pendable !
L’effroi l’accable !
Le cœur transi
D’un noir souci !
Il vous implore,
Dieux qu’il adore !
 
Et de bon cœur
Je ris, ma foi ! de sa terreur !

PYGMALION, à Galathée.
Mais… qu’avez-vous à sourire ?
Galathée, à quoi pensez-vous ?

GALATHÉE
Je consens à vous le dire,
Si vous n’entrez pas en courroux.

PYGMALION
Ah ! de ce fatal délire,
Ne redoutez rien entre nous !

GALATHÉE
Eh ! bien ! je ne puis sans rire
Penser que vous êtes jaloux !

PYGMALION
Eh ! quoi, cela vous fait rire !
C’est l’amour qui me rend jaloux !

MYDAS, GANYMÈDE, à part.
Est-ce bien là de quoi rire !
Elle ne craint donc pas les coups !

PYGMALION
Ah ! dans tes yeux laisse-moi lire
Que j’ai tort d’être jaloux !

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

GALATHÉE
Allons, à table !
Qu’un vin potable, etc.

MYDAS
Quel tour pendable, etc.

GANYMÈDE
Quel tour pendable, etc.

PYGMALION.
Allons, à table, etc.
(Ganymède a achevé de servir la table. Pygmalion et
Galathée s’y assoient.)

PYGMALION
Et maintenant, ô ma maîtresse !
Buvez, buvez de ce vin généreux,
Dont la brûlante ivresse
Est chère aux amoureux !

GALATHÉE
Voyons ce vin qui rend heureux !
 
GANYMÈDE, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

MYDAS, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

GALATHÉE
Voyons ce vin qui rend heureux !

MYDAS, GANYMÈDE, à part.
Si je pouvais boire avec eux !

PYGMALION
Oui, c’est le vin qui rend heureux !

COUPLETS.
GALATHÉE
Sa couleur est blonde et vermeille,
Son parfum est plus doux encor !

PYGMALION, GANYMÈDE, MYDAS
Plus doux encor !

GALATHÉE
On dirait qu’un rayon sommeille
Epanoui dans son flot d’or !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Dans son flot d’or !

GALATHÉE, après avoir bu.
Grands dieux ! ta chaleur me pénètre,
Enivrante et douce liqueur!

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Douce liqueur !

GALATHÉE
Et ton parfum remplit mon être
Comme l’amour remplit le cœur !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Remplit le cœur !

GALATHÉE
Ah ! verse encore ! vidons l’amphore !
Qu’un flot divin de ce vieux vin
Calme la soif qui me dévore !
Le vin est un trésor divin !

TOUS
Le vin est un trésor divin !
 
GALATHÉE
Déjà dans la coupe profonde,
Tout s’éclaire d’un nouveau jour !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
D’un nouveau jour !

GALATHÉE
J’y vois les sottises du monde
Et les mensonges de l’amour !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Quoi ! de l’amour !

GALATHÉE
J’y vois, par des enchanteresses,
Tous les cœurs plus ou moins dupés !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Comment, dupés ?

GALATHÉE
Par leurs femmes ou leurs maîtresses,
J'y vois tous les hommes trompés !

PYGMALION, GANYMEDE, MYDAS
Comment, trompés ?

GALATHÉE, tendant sa coupe.
Ah ! verse encore ! vidons l’amphore, etc.

ALL
Le vin est un trésor divin !

PYGMALION, à Galathée.
Assez, ne buvez plus de vin !

MYDAS, GANYMÈDE
Grands dieux ! elle a bu trop de vin !

GALATHÉE
Allons ! encor !

PYGMALION
Non pas, vraiment !

GALATHÉE
Ne suis-je pas ici maîtresse souveraine ?

PYGMALION
Sans doute, mais un seul moment…

GALATHÉE
Non, jamais ! laissez-moi ! je veux parler en reine !
 
Et quand j’ai dit : je veux,
J’entends que tout cède à mes vœux !

PYGMALION
Mais…

GALATHÉE
Taisez-vous !

PYGMALION
Mais, ma chère…

GALATHÉE
Il ose me refuser !

PYGMALION
Mais…

GALATHÉE
C’est bien ! dans ma colère, je vais ici tout briser !

PYGMALION
Galathée !

GALATHÉE
Je vais ici tout briser !
(Elle renverse la table.)

PYGMALION, apercevant Mydas.
Grands dieux !

GALATHÉE (rit aux éclats.)
Ah, ah, ah !

PYGMALION
Ah ! misérable maîtresse !
Elle trompait ma tendresse !
Je sens la haine et la fureur
Gonfler mon cœur !

ENSEMBLE.
MYDAS, GANYMÈDE
Dieux, qui voyez ma détresse,
Que mon sort vous intéresse !
Je sens la crainte et la terreur
Glacer mon cœur !

PYGMALION
Ah ! misérable maîtresse, etc.

GALATHEE
Je suis ici la maîtresse !
Que m’importe sa tendresse !
Je ne sens effroi ni terreur
Glacer mon cœur,
Et je me ris de sa fureur !
 
MYDAS, GANYMÈDE
Dieux, sauvez-moi de sa fureur !
Ah ! je meurs de frayeur !
Ah ! sauvez-moi, grands dieux !
Ah ! sauvez-moi de sa fureur !

PYGMALION
Elle trompait ma tendresse !
D’une jalouse fureur,
Gonfler mon cœur !
Craignez ma fureur !

(Galathée sort en riant aux éclats. Ganymède se sauve.)
 
SCÈNE V
PYGMALION, à Mydas.
Ah ! miserable ! tu ne m’échapperas pas, cette fois !…
Je vais te guérir de ta curiosité, et t’ôter à tout jamais
l’envie de remettre les pieds chez moi !

MYDAS
Tout beau, seigneur Pygmalion !… vous m’étranglez !

PYGMALION
Vieux débauché !

MYDAS
Vous m’étranglez !

GANYMÈDE, accourant, à Pygmalion.
Seigneur, seigneur !… Galathée s’est enfuie par la petite porte
du jardin !

PYGMALION, lâchant Mydas.
Dieux !

MYDAS
Ah ! bah !

GANYMÈDE
Je l’ai vue disparaître derrière les arbres, et s’enfuir
vers la ville !

PYGMALION, déspéré.
Galathée ! Galathée !

GANYMÈDE, à part.
Ah ! ah ! Oui, cours après !

MYDAS
Attendez-moi, seigneur Pygmalion… attendez-moi !…
 
PYGMALION, au fond.
Galathée !

MYDAS
Elle emporte mes bijoux !
(Pygmalion sort en courant, Mydas le suit.)
SCÈNE VI
GANYMÈDE, seul, riant.
Ah ! ah ! ah ! Cette maudite statue a juré de leur faire tourner
la tête… Les voilà partis tous les deux en courant, mais, bah !
elle a de l’avance sur eux ! et au train dont elle va, la belle doit
être déjà loin. (Il se heurte contre la table que Galathée a
renversée, fait un effort pour la relever, et la laisse retomber.)
Et dire qu’elle était là si tranquille ce matin derrière son
rideau… Si mon maître s’avise de faire encore des statues,
j’aime à croire qu’il ne demandera pas à Vénus de les animer…
Où en serions-nous, grands dieux ! si les nymphes et les
bacchantes qui peuplent les jardins du vieux Mydas étaient
venue se mettre de la partie ! (Remettant la table sur ses
pieds.) Ouf ! depuis ce matin, nous n’avons pas eu une heure
de repos ! (Il s’étend sur le lit à droite.)
SCÈNE VII
GALATHÉE, entr’ouvrant le rideau à gauche.
Ganymède ?

GANYMÈDE
Hein ?

GALATHÉE
Ganymède, c’est moi !

GANYMÈDE
Comment ! c’est encore vous !

GALATHÉE
Oui.

GANYMÈDE
Vous n’êtes donc pas partie ?

GALATHÉE
Non, c’est une ruse… J’ai fait semblant de fuir, pour forcer
Pygmalion à courir après moi.

GANYMÈDE
Et dans quel but, s’il vous plaît ?
 
GALATHÉE
Tu ne devines pas ?

GANYMÈDE
Non.

GALATHÉE
C’est que je voulais rester seule avec toi !

GANYMÈDE
Pourquoi ?

GALATHÉE
Pour te proposer de nous en aller ensemble !

GANYMÈDE
Où cela ?

GALATHÉE
Où tu voudras, pourvu que nous ne quittions plus !

GANYMÈDE
Voyager, c’est fatigant !

GALATHÉE, lui prenant la main.
Viens, viens ! partons vite… Pygmalion pourrait nous
surprendre !

GANYMÈDE
C’est bien ce que je crains !

GALATHÉE
Mais viens donc !

GANYMÈDE
Peste ! voilà une statue qui me mènera loin !
 
FINAL

 
GALATHÉE
Ganymède, c’est toi que j’aime !

GANYMÈDE
Moi !

GALATHÉE
Te suivre est mon bonheur suprême !
GANYMÈDE
Quoi !

GALATHÉE
Tes grâces ont charmé mon âme !
 
GANYMÈDE
Bah !

GALATHÉE
Et je veux devenir ta femme…

GANYMÈDE
Ah !

GALATHÉE
Partons ! Vénus nous favorise,
Que l’amour nous conduise !
Partons !

GANYMÈDE
Partons ! Je fais une sottise !
Mais, bah ! quoi qu’on en dise,
Partons !
J’y consens, mettons-nous en route !

GALATHÉE
Bien !

GANYMÈDE
Mais en fait d'amour, je redoute…

GALATHÉE
Rien !

GANYMÈDE
Qu’un jour vous ne fassiez des nôtres…

GALATHÉE
Bon.

GANYMÈDE
Comme vous avez fait des autres !

GALATHÉE
Non !

GALATHÉE
Partons ! Vénus nous favorise, etc.

GANYMÈDE
Partons ! Je fais une sottise, etc.
(Ganymède enlace d’un bras Galathée
et se dirige vers la porte.)
 
SCÈNE VIII
PYGMALION, MYDAS, entrant.
Grands dieux !

GANYMÈDE, GALATHÉE, se séparant.
Grands dieux !

PYGMALION, furieux à Galathée.
Misérable !

GALATHÉE, épouvantée.
Seigneur !

PYGMALION
Misérable ! tu me trompais encore !
Avec lui, tu quittais ces lieux !
Infâme ! pour jamais disparais de mes yeux !
(Il saisit un couteau.)

GALATHÉE
Dieux ! sauvez-moi ! Dieux ! je vous implore !
(Elle se sauve derrière le rideau.)

MYDAS, à Pygmalion.
Eh ! de grâce, arrêtez ces transports furieux !

PYGMALION, jetant son poignard.
Oui ! de cette funeste engeance,
Le mépris me vengera mieux !
Et c’est aux Dieux que je dois léguer ma vengeance !
O toi, qui lui donnas la vie et la beauté,
Pour la seconde fois que ne peux-tu m’entendre !
Vénus ! que ne peux-tu lui rendre son immobilité !

MYDAS, à part.
Il perd la tête, en vérité !

GANYMÈDE, à part.
Il perd la tête, en vérité !
(Les rideaux s’entr’ouvrant de nouveau, on aperçoit la statue
immobile comme au commencement du premier acte.)

MYDAS, GANYMÈDE
O ciel !

PYGMALION
Quoi donc ?

MYDAS
Ma foi ! vous êtes exaucé !
Et ce n’est plus qu’un marbre insensible et glacé !
(Pygmalion touche la statue avec surprise.)

CHORUS, en dehors.
Pygmalion ! viens avec nous,
Loin des sots, des jaloux
Fêter la bonne déesse,
Et retrouver jusqu’à demain
Le plaisir et la jeunesse
Dans un verre de vieux vin !
 
(À la fin de ce chœur, quelques jeunes gens aimis de
Pygmalion entrent en scène, introduits par Ganymède.)

PYGMALION, à Mydas.
Bon ! je sais maintenant ce que j’en pourrai faire !
Et sans regret je te la vends…
(Se tournant vers ses amis.)
Oui, mes amis, soyez contents !
Dans la coupe aux flots écumants,
Je veux noyer une folle chimère !
Et j’ai retrouvé mes vingt ans !

TOUS
Il a retrouvé ses vingt ans !

PYGMALION
A moi, folles maîtresses !
Ephémères tendresses
Qui ne durez qu’un jour !
A moi, femmes aimées !
Belles nuits embaumées
Par les fleurs et l’amour !
Que votre ardente flamme
Rajeunisse mon âme !
Ranimez mes désirs
Par d’éternels plaisirs !
Ah ! loin des esprits moroses,
Vivons !
Et sur des lits de roses, buvons !
Buvons !

TOUS
Loin des esprits moroses, etc.

ENSEMBLE.
PYGMALION, à ses amis.
Et maintenant, loin des jaloux,
Oui, mes amis, je suis à vous !

MYDAS, à part.
O merveille ! loin des jaloux,
Je veux t’admirer à genoux !

GANYMÈDE, à part.
Et maintenant, loin des jaloux,
O paresse ! reviens chez nous !

CHORUS, à Pygmalion.
Loin des censeurs et des jaloux,
Pygmalion, viens avec nous !
Mydas reste en contemplation devant la statue. Ganymède
regagne son lit. Pygmalion s’éloigne avec ses amis.

 
FIN
libretto by Jules Barbier, Michel Carré